Troupe de la Cité
 
 
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Troupe de la cité
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Acte I

Lorsque le rideau s'ouvre, le Petit Prince découvre des colonnes grecques, une jarre, un banc de pierre. Entrent en scène deux jeunes filles. Le Petit Prince aime tout de suite leurs prénoms : Ismène et Antigone, et il s'exclame avec un petit air complice :
- J'ai compris monsieur ! Tu veux tout reprendre par le début...
- Oui, Petit Prince, par le début, et il faut partir de la Grèce, la Grèce antique.

Toute notion sociale doit être expliquée dans une perspective historique, et le théâtre n'échappe pas à la règle. Pour comprendre le théâtre, et donc le théâtre en France, il nous faut commencer par la naissance du théâtre dans les Cités grecques voilà plus de 25 siècles.
Il faut d'abord rappeler ce qu'était une Cité. La Cité - du grec “polis” - c'est l'ensemble des citoyens - “politai” - participant à un système politique - “politeia” -. La Cité ne se définit donc pas par un territoire mais par un ensemble politique (par exemple, Athènes est nommée “ho demos ho Athenaiôn”, ce qui signifie “le peuple des Athéniens”). La constitution démocratique va permettre l'activité politique des citoyens et, en particulier, l'établissement des lois régissant la vie publique. Le citoyen est alors pleinement un homme politique. Faut-il rappeler que la politique est la science qui régit les affaires communes. Et la finalité de la Cité bien gouvernée, c'est le bonheur, “la vie heureuse” pour l'ensemble des citoyens. Mais pour concourir à cet objectif commun, les citoyens doivent être vertueux, c'est à dire, faire primer l'intérêt public sur l'intérêt privé. Cette qualité politique s'acquièrt principalement par l'éducation, l'éducation politique.

Et le Petit Prince qui commence à s'impatienter :
- Et le théâtre dans tout cela? Je t'ai demandé de m'expliquer le théâtre...
- Ne sois pas impatient, j'y viens !
- Je t' écoute...

Et bien justement, le théâtre va apparaître au moment même où le régime démocratique - “démos”, peuple - de la Cité se met en place. C'est le moment où il est nécessaire d'éduquer l'ensemble des citoyens. Et le théâtre va être créé dans ce but. Le théâtre est un art éducatif au service de la Cité, un art civique au service du peuple.

- Petit Prince, je vais te parler de la tragédie grecque...
- Monsieur, je n'aime pas pleurer...
- Tu vas voir que le but de la tragédie n'est pas de faire pleurer les pauvres spectateurs comme toi !
- Ouf ! j'aime mieux comme cela... Je t'écoute.
- Au début de notre rencontre, tu as fait connaissance avec Ismène et Antigone. Et bien, elles sont des personnages de la grande tragédie intitulée Antigone qu'un auteur nommé Sophocle a écrit environ vers 442 avant JC. Sophocle a vécu au Vè siècle avant JC. Ce grand écrivain était aussi un homme politique, ami de Périclès qui luttait pour la démocratie (contre l'oligarchie et l'aristocratie). Les plus grandes oeuvres de cette époque sont apparues lorsque les Cités grecques étaient à leur apothéose...
Le Petit Prince hoche la tête :
- Sa célébrité n'a pas atteint ma planète.

Aristote va un siècle plus tard étudier le théâtre grec, appelé à l'époque, art poétique. Il rappelle que la base de tous les arts, c'est l'imitation. Pour apprendre on commence toujours par imiter. L'art poétique va exercer son imitation par le rythme, le langage et la mélodie. Les progrès aidant, l'homme peut maîtriser son art et il peut alors improviser, c'est-à-dire créer. Mais quel va être l'objet de ses improvisations ? L'action. C'est une action de la vie publique.
Par exemple dans Antigone, l'action de la tragédie peut se résumer ainsi : ceux qui sont morts en trahissant leur Cité et ceux qui sont morts en la défendant, ont-ils droit aux mêmes hommages ? La loi des Hommes répond non et la loi des Dieux répond oui. Sophocle a écrit cette pièce afin d'éclairer ce problème -vital pour les Cités de l'époque, et toujours actuel -. Le débat autour de ce problème contribuait à l'éducation politique des spectateurs, les citoyens.
Aristote précise que le but principal du théâtre - l'art poétique - c'est sa finalité, c'est-à-dire les enseignements que l'on doit tirer de l'action. En cela, le théâtre est non seulement spectacle mais aussi éducation politique.

- Mais Monsieur, où est le plaisir dans ce théâtre ?
- “Il est partout ! Aristote le précise : prendre plaisir aux représentations, mais aussi, apprendre est un grand plaisir pour les hommes !
- Monsieur, c'est un grand plaisir de t'écouter et d'avoir appris les origines du théâtre !
- Tu es un bon spectateur !
- Pourquoi ?
- Tu n'es pas passif. Tu fais marcher ta tête !... Que dirais-tu d'une bonne petite glace en attendant la suite, hein ?
- Je ne demande qu'à être actif... à la vanille.
- Alors, rideau.

Acte II

- Maintenant que tu as fini ta glace, je vais te parler du théâtre en France.
- Monsieur, tu parleras toujours des Cités ?
- Non. Une autre notion, un autre cadre va remplacer la Cité.
- La France ?
- Si tu veux. La France est une nation. La nation remplace la Cité. Es-tu prêt pour un nouveau voyage ?
- J'aime les voyages !
- Accroche-toi bien, les siècles vont défiler !
- Je suis prêt monsieur.

Après la chute de l'Empire Romain, l'Eglise va interdire toute activité qui ressemblerait de près ou de loin au théâtre. Le théâtre est jugé diabolique et condamné comme tel. Pour le théâtre, c'est un trou noir de plusieurs siècles.

- Comment va-t-il renaître monsieur ?
- Tu te rappelles, le théâtre était né suite à un progrès dans les Cités. Et bien, il en sera de même au Moyen-Age.

Avec l'essor de l'art roman, le théâtre va réapparaître d'abord dans les églises.
Il reflète naturellement les rapports sociaux de son époque, ceux du féodalisme. Ainsi dans une des premières pièces connues - Le jeu d'Adam, d'un auteur inconnu- un personnage -”
“La Figure”, personne divine- déclare à Adam : ”Tu es mon serf et je suis ton seigneur”.
On peut dater l'apparition du théâtre en France à cette période, le XIIème siècle. Epoque où le théâtre va passer du sacré - dans l'église - au profane - sur le parvis de ces mêmes églises -. De plus, les textes ne sont plus écrits en latin mais en langue vulgaire. Des auteurs comme Jean Bodel ou Adam de la Halle vont écrire et faire jouer des pièces dans lesquelles il n'est plus question de pèlerins, vierges et autres Rois mages mais, il va s'agir d'une critique virulente des grands de ce monde. Puis, au XVè siècle, à l'époque de l'art gothique, vont apparaître de vastes fresques plus ou moins historiques. Par exemple, les frères Gréhan vont écrire un mystère intitulé Les Actes des Apôtres : 60 000 vers, 494 personnages, 40 jours de représentation !
Et puis, on va mêler comique et tragique, dérision et célébration. C'est l'époque des moralités et des farces. Rien que les noms des troupes annoncent la nature de leur art : les “Sots”, “la Mère folle”; les “Connards”... La farce la plus célèbre s'intitule : La Farce de Maître Pathelin (que certains attribuent, mais sans preuve, à François Villon).
Les représentations donnent lieu à de grandes fêtes. Ainsi, à Autun, en 1506, le nombre de spectateurs dépassa 80 000.

- Là monsieur, c'est rigolo, mais on est loin de l'éducation politique !
- Détrompe-toi, toutes ces farces sont des satires de la société médiévale. On y dénonce les puissants, la justice, l'armée, etc.

Avec le renforcement de la royauté, la place du théâtre dans la société va se trouver précisée. Ainsi, pour Richelieu, la fonction du théâtre est de “divertir nos peuples” et, aussi, de contribuer à “renforcer l'unité du royaume”. Témoin de son intérêt pour le théâtre, Richelieu participe aussi à l'écriture de quatre pièces. Il y expose sa conception de la politique. Pour les gouvernants, il y préconise la mise en avant de l'intérêt public régi par des lois. Francion, le roi de France dans une de ces pièces -Europe- déclare :
“Je fais avec raison selon toutes les lois /...:/
Le prétexte est pour vous et la raison pour moi.
L'intérêt vous conduit, la justice est pour moi.” (Acte III, scène 6)
“Pour moi, je ne prétends ni conquête ni bien,
Si l'intérêt public ne marche avant le mien.” (Acte V, scène 6)
Francion expose aussi sa conception de la souveraineté nationale. Ainsi, à travers ses écrits et ses pièces, Richelieu développe son idée centrale sur le théâtre : jouer un rôle politique dans le cadre de la nation.
Le XVIIè siècle verra aussi la création de la Comédie française -1680- dont le rôle d'excellence et d'unité nationale sera confirmé.
Ce rôle politique s'illustrera encore avec le succès du Cid de Corneille. En effet, la pièce se situe dans un contexte de rivalité, de guerre avec le Royaume d'Espagne. Ce même Corneille déclare que “si l'amour a toujours sa place dans le théâtre, il doit se contenter du second rang, derrière les grands intérêts de l'Etat ou de la politique”.

Le siècle des Lumières va considérablement renforcer le rôle du théâtre comme “école de civisme” pour le peuple.
Tel Diderot qui dans de nombreux écrits précise le rôle et la place du théâtre et des comédiens dans la société. Dans le Paradoxe sur le comédien, il souhaite que le théâtre aborde des “actions fortes”, “la comédie du monde”. Le comédien “observe les phénomènes”, c'est un “spectateur assidu de ce qui se passe... dans le monde physique et dans le monde moral”. Les comédiens “observent, étudient et peignent”. L'homme de théâtre, c'est “l'homme qui se possède”. Dans son “Nouvel essai sur l'art dramatique”, Diderot précise le rôle qu'il assigne à la tragédie :
“La tragédie véritable sera celle qui sera entendue et saisie par tous les ordres de citoyens, qui aura un rapport intime avec les affaires politiques, qui tenant lieu de tribune aux harangues, éclairera le peuple sur ses vrais intérêts... lui fera chérir la patrie dont il sentira tous les avantages.”
Rousseau lui appelle de ses voeux un théâtre s'inspirant des grandes tragédies grecques, composées de “ces grands tableaux qui instruisaient le peuple sans cesse”.
Il est nécessaire de rappeler qu'en France, la notion de peuple n'est ni ethnique, ni religieuse. Elle est politique. Sa composition répond à des critères sociaux. Ainsi, dans l'Encyclopédie de Diderot, le peuple y est défini comme “la partie la plus utile, la plus précieuse, et par conséquent la plus respectable de la nation”. La “masse du peuple” comprend “les ouvriers et les laboureurs” qui “forment la partie la plus nombreuse et la plus nécessaire de la nation”.
Le théâtre est posé pleinement comme un art civique au service du peuple.
L'importance sociale du théâtre se retrouve alors dans les chiffres : de 1700 à 1789, 11 500 pièces, 750 auteurs et plus de 5 000 comédiens. Le public lui aussi s'élargit. Il est souvent jugé comme “actif” et même “turbulent” (les rapports de police en attestent). Lieu de la vie publique, le théâtre est de plus en plus l'objet d'un contrôle religieux et policier. A partir de 1780, les représentations sont de plus en plus le prétexte à des manifestations politiques, en particulier contre le clergé et la noblesse.
Les théâtres sont fréquentés par les couches bourgeoises et les milieux populaires se retrouvent au poulailler. Il commence à se dégager deux tendances antagoniques : un théâtre pour le peuple et un pour “la bonne société”. Ainsi, en 1770, Restif s'inquiète “de l'invasion des théâtre par une populace ignare”, et il pose la question :”qui voudrait écrire pour le peuple ?”
Le théâtre est totalement pénétré par l'agitation intellectuelle, sociale et politique qui secoue la France d'avant 1789.

- Dit Monsieur, le théâtre a l'air drôlement révolutionnaire !
- Il en a l'air et les paroles ! Il est un reflet et un agitateur des idées politiques qui précèdent la Révolution.
- Je suis pressé de savoir ce qui va se passer pendant la Révolution !
- Calme-toi, Petit Prince, et...
- S'il te plaît Monsieur, il ne faut pas m'appeler Prince pendant la Révolution!
- Tu as raison, c'est plus sage... citoyen !

Pour commencer et donner le ton, voici quelques expressions utilisées à propos du théâtre : “l'école du plaisir et de l'instruction”, “l'école des moeurs”, “un moyen d'instruction entre les mains du philosophe qui éclaire le peuple”. Et la formule de Robespierre - 1791 - :”Les théâtres sont les écoles primaires des hommes éclairés et un supplément à l'éducation nationale”.
Elément de l'éducation du citoyen, le théâtre est posé comme activité culturelle, politique et publique. Les salles sont des lieux publics. Le théâtre devient un véritable forum où l'on s'instruit, où l'on débat sur les grandes questions politiques du moment. Parfois la représentation se conclut par une manifestation. Le nom donné aux théâtre témoigne de leur orientation : “théâtre de la République”, “théâtre de la Nation”, “théâtre de l'Egalité”, etc.
La vie théâtrale sera particulièrement intense pendant toute la période révolutionnaire : 2 000 pièces imprimées, 3 000 créations et 40 000 représentations (rien que pour Paris). Les pièces se nourrissent de l'actualité politique et militaire.
Le Théâtre Molière fait partie de ces établissements dramatiques qui poussèrent à Paris comme des champignons à la suite du décret du 13 janvier 1791, stipulant que " Tout citoyen pourra élever un théâtre public et faire représenter des pièces de tout genre, en faisant préalablement à l'établissement, la déclaration à la municipalité ". On vit en effet le nombre des théâtres, qui se montait à douze avant la publication de ce décret, passer à trente-cinq au cours de la même année. Jean-François Boursault-Malherbe fit transformer en moins de trois mois les bâtiments du Bureau des Nourrices en une salle de spectacle qu'il baptisa Théâtre Molière et qui ouvrit ses portes le 4 juin 1791. Boursault-Malherbe n'avait pas pour objectif de présenter un répertoire classique, mais au contraire de faire connaître au public des pièces nouvelles, se succédant au rythme d'une par semaine. Il fit du Théâtre Molière un théâtre politique au service des idées les plus avancées. On entendait par exemple dans La Ligue des fanatiques et des tyrans de Ronsin, l'un des premiers succès, la tirade suivante :
“Mais dans la nuit des temps, reportez vos regards
Du dernier des Louis au premier des Césars,
Sur les crimes des rois interrogez l'histoire ;
Pour un dont les vertus ont consacré la gloire,
Mille se sont souillés des plus noirs attentats,
Mille ont de flots de sang inondé leurs Etats.”
Le théâtre est fermement soutenu par le pouvoir révolutionnaire. Par exemple, le Comité de Salut public décide le 10 mars 1794 que le Théâtre-Français s'appellera Théâtre du Peuple et que son activité “serait uniquement consacré aux représentations données par et pour le peuple”, c'est-à-dire, “des spectacles civiques donnés au peuple gratuitement chaque décade”.
Le théâtre est au service du peuple, de la Nation, de la République.

- Qu'en penses-tu citoyen Petit Prince ?
Le Petit Prince a les yeux qui brillent, la sueur coule sur son front.
- Je ne suis pas déçu... citoyen ! Mais...
- Mais quoi ?
- Le théâtre, ça donne soif.
- A moi aussi, alors, rideau !

Acte III

Le rideau s'ouvre sur une chambre cossue, l'homme et la femme échangent des phrases pleines de sentimentalité. “Oh ma chérie...” Soudain on entend un bruit, quelqu'un arrive. L'homme visiblement inquiet : ”Chérie ne serait-ce pas ton mari ?” La dame affolée :”Vite, cache-toi dans le placard, c'est lui !”
Le Petit Prince éclate de rire, un rire sonore et joyeux :
- Mais Monsieur, ce n'est pas du théâtre, ça !
- Comment ça ?
- Je ne suis pas si bête... J'ai compris que le théâtre, c'est la vie publique... et ici, oh la la, c'est la vie privée, très privée même... et puis, ça n'a rien à voir avec l'éducation politique, la formation civique... Monsieur, je n'aime pas que tu fasses de moi un voyeur !
- Comment cela, un voyeur ?
- Et bien oui, j'ai l'impression de regarder ces gens par le trou de la serrure. Ce n'est pas ça le théâtre !
Ses yeux brillent d'un éclat étrange. Le Petit Prince est indigné.
- Ce n'est pas du théâtre !

Le XIXè siècle en France va donner lieu à un essor sans précédent de l'industrie, du commerce, bref, du capitalisme. La bourgeoisie se développe, mais aussi le prolétariat. Deux classes aux intérêts diamétralement opposés, deux classes antagoniques. L'exploitation suscite la résistance. Le peuple va lutter pour une vie meilleure, lutter pour son émancipation politique. Le siècle est rempli des fureurs des luttes et des révolutions. Rappelons-nous, entre autres, les mouvements des canuts, la révolution de 1848, la Commune de Paris.
Ainsi, malgré sa brièveté, la Commune de Paris va, dans ce domaine aussi, rompre avec la pratique théâtrale du Second Empire et tracer une perspective nouvelle qui marquera les esprits. Urbain déclare au cours de la séance du Conseil de la Commune du 19 mai 1871 : “Les gouvernements qui nous ont précédés avaient fait du théâtre l'enseignement de tous les vices”. Vaillant lui fait adopter une résolution dans laquelle on peut lire : “Les théâtres doivent être considérés surtout comme un grand établissement d'instruction ; et, dans une République, ils ne doivent être que cela”.
Mais la bourgeoisie ne peut supporter un théâtre qui instruit le peuple. Trop dangereux. Dès la fin de la Révolution française, les “élites” ont réinvesti les théâtres et en ont chassé le peuple. La bourgeoisie va développer une forme de théâtre qui tourne radicalement le dos au théâtre civique : “vaudeville”, “théâtre de moeurs”, “théâtre de boulevard” et même, “théâtre digestif”. La vie privée, de préférence bourgeoise, devient le sujet majeur de ces pièces. Il faut aussi noter qu'à cette époque, les groupes capitalistes investissent dans le domaine du théâtre. Par exemple, la Société Nantaise, disposant de capitaux considérables et d'appuis politiques, avait trusté six théâtres à Paris.

- Monsieur, si ça aussi c'est du théâtre, alors je n'ai rien compris à ta définition qui a été valable au début et pendant des siècles et des siècles !
Le Petit Prince est en colère, il est tout pâle et ses mains tremblent. Moi, pour tenter de le calmer :
- Tu sais, c'est une tendance. Il y a eu aussi d'autres pièces de théâtre. Par exemple, les grands auteurs...
- Bla bla bla... Tu ne m'endormiras pas aussi facilement. Réponds à ma question. Un soi-disant théâtre qui n'instruit pas le peuple sur les grandes questions de la vie publique... (il reprend son souffle, tout étonné d'avoir trouvé tout seul de si grandes formules) Et bien, c'est du théâtre, oui ou non ?
- Cela dépend...
- Oui ou non ?... Les adultes ne répondent jamais franchement !
- Alors je me jette à l'eau : non, si l'on définit le théâtre comme une forme artistique au service d'un contenu politique utile au peuple; oui, si le théâtre n'est qu'une forme... Ma réponse te convient ?
- Oui... dans le contenu !
Nous rions ensemble. Alors, pour lui remonter le moral, je décide de lui parler des expériences de théâtre pour le peuple. Décidément, ce Petit Prince a la fibre populaire.

Souvent inspirés par les idées socialistes, des militants, des artistes, des écrivains vont créer contre le courant bourgeois un théâtre du peuple.
Citons par exemple, l'expérience de Maurice Pottecher qui va créer en 1895 à Bussang, un petit village des Vosges, le premier “Théâtre du Peuple”. Sympathisant socialiste, Pottecher se préoccupe de l'éducation du peuple. La devise de son théâtre :”Par l'Art, pour l'Humanité”.
Autre exemple, en 1903, le “Théâtre du Peuple” de Belleville est installé au coeur du Paris ouvrier dans une salle de mille places.
C'est l'époque où Romain Rolland publie - en 1903 - Le Théâtre du Peuple. Il pose la question : “Quelles seraient les conditions d'un théâtre qui voudrait être vraiment populaire ?” Il donne trois éléments de réponse : “être un délassement”, “que le théâtre soit une source d'énergie”, et enfin, “le théâtre doit être une lumière pour l'intelligence”. Il conclut :”La joie, la force et l'intelligence, voilà les conditions capitales d'un théâtre populaire”. Il souhaite aussi que le théâtre s'intéresse à “la chose publique”.
Dans les expériences de théâtre populaire qui vont se dérouler dans la première moitié du XXè siècle, l'accent est mis sur : “C'est le peuple qu'il importe de divertir et d'émouvoir” (Gémier), “Le théâtre est un art essentiellement populaire” (Copeau). Vilar tirera d'utiles enseignements de ces diverses expériences.
Un théâtre militant, délibérément politique, va se développer en France à partir des années 1920. Il s'inscrit dans la mouvance communiste : le Théâtre Fédéral (1924), puis, le théâtre de la Jeunesse communiste -l'Etoile rouge- (1925). Dans les années 30, la Fédération du théâtre ouvrier français (FTOF) fédère tous ces groupes. Léon Moussinac va créer à Paris le Théâtre international ouvrier où il joue Gorki, Brecht, etc. Puis se crée le groupe Octobre dont Jacques Prévert écrit les textes dans un esprit satirique, burlesque et combatif. Témoin cet extrait d'un texte joué devant l'usine Citroën en grève, en 1933.
“... Bénéfice net...
Millions, millions, citron, citron,
Même en rêve il entend son nom.
500, 600, 700 voitures, 800 auto-camions, 800 tanks par jour...
2 000 corbillards par jour...
Et que ça roule !
Il sourit, il continue sa chanson...
Il n'entend pas la voix des hommes qui fabriquent.
Il n'entend pas la voix des ouvriers,
Il s'en fout des ouvriers !
Un ouvrier c'est comme un vieux pneu...
Quand il y en a un qui crève, on ne l'entend pas crever.
Citroën n'écoute pas...
Citoën n'entend pas...”
C'est un théâtre qui s'inscrit dans la lutte politique, contre le capitalisme, contre le fascisme. Il ne survivra pas au Front populaire. Mais finalement, beaucoup pensent comme Romain Rolland :
“Je ne vois de vraies transformations au théâtre qu'en raison et en fonction d'une transformation sociale”.
Il n'est pas sans intérêt de constater combien le théâtre peut être stimulé par un réel mouvement populaire, et, en retour, combien il peut contribuer à l'élan du peuple. Témoin François Lassagne écrivant le 24 juillet 1936 , après la “semaine de théâtre populaire” à Paris :
“La foule ne venait pas, comme “on va à la comédie” en quête d'un divertissement, mais pour s'exalter, à la recherche d'une émotion grave et belle, pour se voir elle-même vivre, c'est-à-dire pour voir, transfigurée mais non altérés par l'art, les sentiments essentiels qu'elle éprouve intensément mais qu'elle ne sait pas exprimer... Cette foule venait là pour prendre la Bastille... et conquérir la liberté. Ce fut prodigieux. De la salle à la scène, un courant passait...”
Léon-Pierre Quint décrit les spectateurs “dans un même élan unanime... expression des préoccupations collectives du moment”. (15 août 1936)
Front populaire, théâtre populaire. Les années suivantes seront moins exaltantes, y compris pour le théâtre.
Pendant la seconde guerre mondiale, le régime de Vichy va créer un “Bureau de propagande régionaliste”. “Théâtre paysan”, “théâtre rural”, “théâtre en langue d'oc”, “théâtre de tradition et régionaliste” sont de mode. Face à Paris, on fait l'apologie de la province avec ses langues régionales, “ses racines culturelles”, son folklore. Le théâtre se doit d'être au service de “la Révolution nationale” chère au Maréchal Pétain. En 1941, un sociétaire de la Comédie française -Pierre Bertin- préconise que “le théâtre soit le premier moyen de propagande à encourager”. Face à la “dégénérescence républicaine”, il propose de considérer “le théâtre futur comme un élément de régénération de la race, d'éducation de la jeunesse et de relèvement du pays”. L'heure est à “la Révolution nationale constructive” et Le théâtre se doit d'être à son service.
A la Libération, l'Etat va impulser une politique de décentralisation, c'est-à-dire, tenter de faire coïncider l'intervention de l'Etat avec les initiatives locales ou régionales dont certaines ont été amorcées sous le régime de Vichy. C'est l'époque où Jean Dasté va s'installer à Grenoble (1945) puis à Saint-Etienne (1947). D'autres villes suivront (citons par exemple, Strasbourg, Toulouse, Rennes, etc). Il s'agit de troupes permanentes, installées en province, dont l'objectif affiché est “d'aller au public populaire”. Le recrutement d'un “nouveau public” s'effectue grâce aux relais que constituent les associations, les syndicats, les mouvements de jeunes, les comités d'entreprise. En 1951, le Comité chargé de l'action de ces troupes écrit: “Le succès des centres dramatiques de province prouverait qu'il faut aller au public populaire en portant les spectacles dans les quartiers populaires et qu'il est possible de lui présenter des oeuvres, classique ou moderne, d'une grande qualité”. Cette politique prendra toute sa dimension avec la nomination de Jean Vilar à la tête du Théâtre National Populaire (TNP). La création du festival d'Avignon - 1947 - sera la cerise sur le gâteau. Vilar va ainsi développer en théorie et en pratique, sa conception du théâtre, posé avant tout comme un “service public” d'éducation populaire dans le cadre de la Nation. Quelques citations permettent de se faire une première idée du contenu du travail du “républicain” Jean Vilar :
“Un théâtre populaire est un théâtre dont les préoccupations artistiques doivent être civiques et sociales d'abord, et de qualité bien sûr.”
“Je sais, personnellement, pourquoi et pour qui je travaille : pour les classes laborieuses.”
“Le théâtre doit accéder à la fonction sociale... Notre tâche est d'éveiller hommes et femmes, par le moyen des grandes oeuvres théâtrales, à la compréhension des êtres et des choses de ce monde. Aller au théâtre ne doit pas être seulement un divertissement. Aller au théâtre permet aussi d'accéder, et de la manière la plus directe, la plus immédiatement perceptible, au savoir et à la culture.”
“J'ai pour garant et pour défenseur au moins Sophocle dont toute l'oeuvre et la leçon de chacune de ses oeuvres avaient pour but d'être utiles aux hommes de son temps, édificateurs d'une société nouvelle, leçon dont nous bénéficions encore, vingt-cinq siècles après.”

Le Petit Prince sursaute.
- Arrête là Monsieur !
- Et pourquoi s'il te plaît ?
- Nous sommes partis de Sophocle et nous voilà revenus à ce même Sophocle. Nous avons parcouru 25 siècles et le rôle du théâtre est toujours le même !
- Vilar aurait sans doute été heureux que l'on associe son orientation, ses choix dans le théâtre au nom de Sophocle...
- Sophocle - Vilar même combat ! (Il rit de l'audace de sa formule.)
- Il faut pourtant que tu saches pourquoi Vilar va mettre un terme à son expérience du TNP.
- Dommage, j'aimais cette belle idée de Théâtre National Populaire... Pourquoi faut-il que les belles choses disparaissent...
En 1963, Vilar ne renouvelle pas son contrat à la direction du TNP :
“Ce travail à contre-courant a une limite dans le temps. J'avais à dire si je souhaitais, si je sollicitais le renouvellement de mon mandat. J'ai répondu : non .
On dira que cette position à l'égard des problèmes de l'art ou, comme l'on dit, de la culture est politique. Mais oui. Ou bien alors, c'est que l'on souhaite un théâtre populaire de parodie, de chambre et d'antichambre, un théâtre qui distrait les classes populaires des problèmes actuels.
Je n'ai jamais souhaité diriger un théâtre national qui donne des jeux au peuple pour éviter d'avoir à lui donner trop de pain.
On comprendra donc que les raisons de mon départ ne sont pas des questions d'argent et de crédits ; j'ai trop appris à vivre sans ces monstres nécessaires.”
En posant cet acte - sa démission - Vilar nous incite à poser un regard critique et lucide sur toutes ces expériences de théâtre populaire.
Où est le peuple ? Quel rôle joue-t-il ?
La place du peuple dans le théâtre populaire est à l'image du rôle que le peuple joue dans la société. En France, la notion de peuple est politique. Celle du théâtre populaire aussi.
Vilar va d'ailleurs retrouver cette “difficulté” dans le festival qu'il a créé, le festival d'Avignon. Il est courant d'idéaliser cette page du théâtre en France. Il est nécessaire de rappeler que Vilar a envisagé de démissionner du festival au printemps 1948 mais aussi au coeur de l'hiver 1953-1954. Suite aux événements de Mai, le festival de 1968 sera le théâtre d'une contestation dont la nature interroge. Que faut-il penser d'une partie du public et de certains artistes interrompant le festival, dénonçant Vilar comme un tenant du “théâtre capitaliste” ? Pire, que penser du slogan des contestataires :”Vilar, Béjart, Salazar” - Salazar, nom du dictateur dirigeant le Portugal - ? Vilar est pris à partie et traité alors de “fasciste”. Cet épisode montre que le peuple est le grand absent du festival, politiquement sûrement, physiquement aussi sans doute. Secondairement, il éclaire sur la nature de cette contestation qui se qualifie de “révolutionnaire”. En 1971, dans ses notes, Vilar précise sa “théorie”, son “idéologie” : “éveiller, provoquer, développer, aiguiser la réflexion des spectateurs des classes du travail”. En traitant Vilar de “fasciste”, certains se dévoilent comme ennemis du peuple... et ce, quelque soit les critiques que l'on puisse formuler à l'égard de l'expérience de Vilar.
Au fil des ans, le TNP effectuera, avec d'autres directeurs, une “mutation”. Il deviendra un théâtre subventionné comme d'autres... Le Festival d'Avignon, reflet du théâtre de son époque restera quantitativement très important - plus de 100 000 spectateurs - mais tournera logiquement le dos à l'orientation formulée par son initiateur. A un tel point, qu'à l'issue de l'édition 2005, de nombreuses voix osent demander ouvertement “d'arrêter les frais”.

- Monsieur, ton histoire est devenue bien triste. Est-ce qu'elle est finie ?
- Dans le monde du théâtre, beaucoup pensent que le théâtre qui instruit le peuple sur les grandes questions politiques, c'est fini.
- Dis-Monsieur, qui parle encore de théâtre populaire ?
Je toussote, gêné. Comment répondre ? Il insiste.
- Qui parle encore de théâtre populaire ?
- Je ne sais pas... Après Vilar... Antoine Vitez a parlé lui d'un “théâtre élitaire pour tous”...Voilà quelques années, Jean Pierre Vincent, alors qu'il dirigeait le Théâtre des Amandiers à Nanterre, parlait lui de “théâtre populaire pour peu”... Et depuis... (Silence.)
Le Petit Prince poursuit son idée.
- Oui mais, Monsieur, les grandes questions politiques existent toujours, hein?
- Plus que jamais.
- Le peuple a toujours besoin d'être instruit. Non ?
- Plus que jamais.
- Alors le théâtre, le vrai est toujours nécessaire ?
- Plus que jamais.
- Plus que jamais, plus que jamais... Dis-moi que l'histoire du théâtre ne s'arrêtera... jamais !
Il éclate une nouvelle fois de rire... comme il est agréable de l'entendre rire !
Rideau.

Epilogue

Le Petit Prince s'est allongé sur la scène, il déguste, sans cacher son plaisir, un grand diabolo menthe. Il s'amuse à faire tinter les glaçons sur les bords du verre. Sa bonne humeur apparente m'incite à le taquiner.
- La vie est dure Petit Prince...
- Dis-Monsieur, je vais fermer les yeux et, tu vas me raconter la fin de la belle histoire du théâtre, du peuple, de la Nation, de la République, de...
- Oh la ! d'abord, il n' y a pas de fin mais une suite à écrire, à vivre.
- Parle moi encore du théâtre, art civique...

Je commence d'abord par constater l'état actuel de la Nation, de la République, du rôle politique joué par le Peuple. Pas fameux, mauvais même !
Ce constat objectif permet de voir dans quel cadre agit le théâtre. S'il se moule dans le contexte actuel, il doit abandonner toute prétention de contenu populaire, au service du peuple. Il suffit de regarder autour de nous.
Le contexte politique le desservant radicalement, toute tentative de théâtre populaire est forcément limitée. Très limitée même. Elle doit s'exercer à contre-courant. Les institutions théâtrales la boudent et le public est difficile à atteindre (finis les relais !).
Il faut créer les matériaux nécessaires à commencer par écrire des pièces, des adaptations...
Il faut tenir bon malgré tout.
Il faudra tenir bon.

- Monsieur, pourquoi tu parles au futur ?
- Je parle de l'avenir !
- Mais l'avenir, c'est aujourd'hui.
- Tu as raison Petit Prince, l'avenir du théâtre se construit aujourd'hui, mais à partir de la société dans laquelle il est plongé.
Le Petit Prince sourit. Puis, soudainement, il devient fébrile, comme absent, comme un acteur qui a oublié son texte.
- Qu'as-tu Petit Prince ?
- Je dois te quitter
- Me quitter ?
- Le théâtre sur ma planète a besoin de moi et maintenant je suis riche.
- Riche ?
- Oui, de tout ce que tu viens de m'apprendre.
- C'est peu tu sais. Il y aurait bien d'autres choses à développer...
- Pour moi, c'est beaucoup... Adieu.
- Adieu Petit Prince.
Une lumière bizarre envahit le plateau - et pourtant les projecteurs ne sont pas allumés -. Le rideau se ferme doucement. Je me retourne. Le Petit Prince n'est plus là. J'entends alors comme une voix intérieure, c'est celle de Gérard Philipe, vous savez, celui qui lit si bien le beau texte de Saint-Exupéry. Gérard Philipe parle du théâtre :
“Le vrai théâtre doit être un théâtre pour tout le peuple...”
Petit Prince, ton rire et tes questions vont me manquer. Heureusement, il me reste le théâtre. Le théâtre, art civique pour le peuple.


Rideau



- Le théâtre en France - sous la direction de Jacqueline de Jomaron - Ed. La Pochothèque - 1993
- Avignon - Le royaume du théâtre - Antoine de Baecque - Ed. Découvertes Gallimard - 1996
- Poétique - Aristote - Ed. Classiques de Poche - 1990
- De la tradition théâtrale - Jean Vilar - Ed. Gallimard - 1975
- Le théâtre service public - Jean Vilar - Ed. Gallimard - 1975
- Gérard Philipe - Anne Philipe et Claude Roy - Ed. NRF - 1960
- Le théâtre du Peuple - Romain Rolland - Ed. Complexe - 2003
- Oeuvres esthétiques - Diderot - Ed. Garnier - 1976
- Introduction aux grandes théories du théâtre - Jean-Jacques Roubine - Ed. Armand Colin - 2004
- Le théâtre et les comédiens” - Léon Chancerel - Ed. Nathan
- La Commune de 1871 - Jean Bruhat - Ed. Sociales - 1960
- Le projet culturel de Vichy - Christian Faure - Ed. CNRS - 1989
- Richelieu - Françoise Hildesheimer - Ed. Flammarion - 2004
- Front populaire : 1936” - Louis Bodin et Jean Touchard - Ed. Armand Colin- 1972
- Le théâtre religieux au Moyen Age - Classiques Larousse -
- France 1941 - Chapitre “théâtre” - Pierre Bertin - Ed. Alsatia

Ce texte, écrit en décembre 2005, fait suite et emprunte de nombreux passages aux textes que j'ai écrits sur le théâtre et que l'on peut retrouver dans un ouvrage - disponible auprès de son auteur - :
- Chants pour l'éducation populaire - Jean Paul Ayrault - 2004
(Vous pouvez vous procurer cet ouvrage en envoyant un chèque de 15 euros libellé à l'ordre de La Troupe de la Cité à l'adresse de la Troupe. Il vous sera envoyé par la Poste.)

Ce texte vous a intéressé ? Nous serons heureux de publier sur ce site vos réactions et, éventuellement, d'y répondre. Le théâtre doit susciter le débat. Nous attendons vos courriels. D'avance, merci !

Une certaine idée du Théâtre

Intervention sociale au service du peuple.

Pour moi, tout commence dans les années 70. Il me faut répondre de façon urgente à une question pratique : comment agir sur le plan culturel dans un quartier populaire de Tourcoing, et ce, quasiment sans moyen ? Ma réponse : le théâtre d’intervention sociale. Je dois préciser qu’à cette époque je n’avais jamais fréquenté le moindre cours théâtral, la moindre troupe.
J’agrège alors autour de moi un groupe -des jeunes- dont l’idée centrale est - et elle n’a jamais changé - : servir un contenu dont les ouvriers du quartier et leur famille peuvent s’emparer directement. Une phrase de Diderot nous sert de “drapeau”: “le théâtre doit servir à divertir et à instruire”.
N’ayant pas de répertoire adapté à ma disposition, je commence à écrire des pièces, adapter à la scène des romans, etc. Il faut faire feu de tout bois !
L’intérêt suscité est suffisant pour faire vivre le groupe et l’expérience.
Citons quelques titres : “Jeanne ou la vie d’une ouvrière à travers notre siècle”, “L’imprimerie de Verdun”, “François ou la vie d’un manouvrier pendant la Révolution Française”, “Horao’O”, “16 ans, profession chômeur”, “Grand’peur et misère du IIIème Reich”, etc.

Et la forme théâtrale ?

Notre enthousiasme - énorme - et notre pratique révélent nos lacunes de mise en forme, en particulier, mise en scène, direction et jeu des acteurs. J’établis alors une relation de travail avec la troupe professionnelle voisine -”Espace Rose des Vents”- et surtout ses directeurs P.E. Heymann et A. Weiss. Nous avons beaucoup appris. Notons qu’ils nous sollicitent sur la question du contenu de leurs mises en scène. J’apprends alors, non sans étonnement, que l’on peut changer radicalement le sens et la portée d’une pièce rien que par la mise en scène et ce, sans en changer un seul mot ! (leur travail sur “La mère” de Brecht en est un bel exemple).
C’est l’époque où nous avons cherché à rencontrer d’autres troupes et surtout à étudier des textes, des conceptions, etc. Je dévore littéralement les textes de Brecht, Vilar, Piscator, Boal sur le théâtre*. J’entreprends aussi une étude de l’histoire du théâtre.
Notons que jusqu’en 1981, nous jouons de nombreuses fois dans beaucoup de villes populaires du Nord (on nous demandait !!!). Après 81, fini. Les villes ne jurent plus que par les professionnels (pour les subventions, bien sûr !).

Créer un groupe, puis une troupe.

Tel est le défi proposé en arrivant en 1986 à Givors. Le contexte difficile nous oblige à débuter modestement. A quatre, nous commençons par jouer une pièce que j’ai écrite à partir des écrits scientifiques de Léonard de Vinci : “La vérité est fille du temps”.
Jusque vers la fin des années 90, le groupe accueille chaque année de nombreux participants (de 10 à 15, surtout jeunes). Chaque saison, il faut leur donner une formation minimum et créer une pièce. Citons : “Le Roman de Renart”, “Les Femmes du peuple chez Brecht”, “la Révolution Française” (1989!!!), “Zoo”, “Antigone”, “La vie nouvelle”, “Michel Ange”, “Gavroche”, etc.

Et puis, sans que nous l’ayons décidé vraiment, le groupe s’est stabilisé dans sa composition et le niveau de jeu est monté d’un cran. Comme on le dit en sport, nous avons monté en division supérieure, de groupe nous sommes devenus troupe. Cette situation nouvelle va engendrer deux conséquences :
1) il sera plus difficile à des nouveaux d’essayer “pour voir”;
2) nos possibilités de création sont décuplées.
Dans notre travail de diffusion, nous nous heurtons à de grandes difficultés :
- les spectateurs potentiels ont souvent une image très négative du théâtre (“c’est pas pour nous” revient le plus souvent);
- les responsables de salles ne marquent aucun intérêt pour notre travail (ainsi nous avons joué de nombreuses fois dans des structures “culturelles”, et aucun membre de ces structures n’a assisté à une seule pièce !);
- nous sommes souvent contraints de jouer dans des conditions calamiteuses.
Malgré tous les obstacles, nous avons préservé un nombre minimum de représentations -une quinzaine-. Le théâtre est fondamentalement un spectacle vivant que les comédiens jouent pour et avec le public.

Malgré tout, tenir bon le cap.

Nous avons trois bonnes raisons de tenir le cap.
1) La vie sociale et politique actuelle nous conforte dans la nécessité de faire vivre un vrai théâtre populaire.
2) A témoin l’excellent accueil que réservent les spectateurs à nos créations (qui, aujourd’hui, organise un vrai débat avec le public sur le contenu de ses créations?).
3) La joie de jouer se nourrit des formes mais aussi du contenu des pièces.

“La troupe de la Cité” continuera sa route en restant fidèle à son orientation de théâtre populaire, tout en explorant de nouvelles formes. Ses membres les plus motivés restent les garants de la pérennité de la troupe, en particulier en accueillant “les petits nouveaux”.

Jean Paul AYRAULT

* Citons quelques ouvrages de base :

- “Théâtre de l’opprimé” - Augusto Boal
- “La mise en scène dans le théâtre d’amateurs” - Manfred Wekwerth
- “Le théâtre politique” - Erwin Piscator
- “Ecrits sur le théâtre” 1 et 2 - Bertolt Brecht
- “Le théâtre, service public” - Jean Vilar


“... un théâtre populaire est un théâtre dont les préoccupations doivent être civiques et sociales d’abord, et de qualité bien sûr.”
Jean Vilar

 
 
Prochaines Représentations
Jeudi 8 et Vendredi 9 Juin - 20H30
Salle Brenot
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Samedi 24 Juin - 21H00
Le Suchet
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Samedi 7 Octobre - 20H30
Ferme de Richagnieux
Sainte Catherine (69) - Plan
Dimanche 26 Novembre - 15H00
Théâtre du Vieux Givors
Givors (69) - Plan
 
 
“... un théâtre populaire est un théâtre dont les préoccupations doivent être civiques et sociales d’abord, et de qualité bien sûr.”

Jean Vilar